Océan, traduction, frénésie littéraire d'une rive à l'autre. Attrapez la vague au vol !

Nous avons édité nos premiers titres en compensant par des efforts d'ingéniosité la modestie de nos ressources. Les petits plis, qui ont tant plu par leur format vertical et leur bande de tissu japonais ou liberty, exhibaient un luxe de soins qui tenait davantage à l'attention et l'énergie passés à les confectionner, qu'à la richesse de nos moyens.

Éditorial

L'atelier du tilde va de l'avant, et ce nouveau site en est la marque. L'occasion de faire le bilan d'une maison dont le premier titre est paru en 2011. Qu'avons-nous fait depuis et que pouvons-nous faire de l'avenir ?

 

Retour sur les débuts

 

Lorsqu'on m'a annoncé qu'une maison d'édition était en train de se créer, que cette traduction collective sur laquelle j'étais en train de travailler accompagné de trois autres personnes y serait publiée, j'avoue avoir pris le coche sans vraiment avoir conscience de ce que je faisais. Je rentrais de nouveau d'un long séjour en Amérique du Sud, je revenais d'un pays où il naît dans une conversation entre deux personnes dix projets à la minute, et outre le fait que je commençais à mélanger les invariants culturels, il était confortable d'entretenir l'illusion d'une effervescence – inquietud, dit-on en espagnol, quelque chose de bien plus actif que notre inquiétude – dont une nuit d'avion et un retour à la réalité n'auraient pas eu raison. J'avais vu à l'œuvre des projets se monter, des initiatives se concrétiser en agir, dont le sens n'existait pas avant d'être émoussés par la pratique. Et cependant l'énergie mise en œuvre était contagieuse.

Rentré en France je me suis engagé dans cette aventure éditoriale, sans doute un peu la fleur au fusil. Nous sommes partis de peu, voire de rien du tout. Quelques dons. Des apports personnels, et une formidable volonté de faire converger des compétences. Nous savions instinctivement l'impérieux besoin de mutualisations et de mises en réseaux. C'est là que les éditeurs, les écrivains, les acteurs connus outre-atlantique entraient en scène pour une série d'allers-retours d'échanges éditoriaux, de manifestations, de coéditions. Pour le reste, la fébrilité agitait les esprits et nous avions considéré que tout ce que nous ne saurions faire nous-mêmes, il faudrait y renoncer. Nous avons édité nos premiers titres en compensant par des efforts d'ingéniosité la modestie de nos ressources. Les petits plis, qui ont tant plu par leur format vertical et leur bande de tissu japonais ou liberty, exhibaient un luxe de soins qui tenait davantage à l'attention et l'énergie passés à les confectionner, qu'à la richesse de nos moyens. Ce qui répondait à des besoins d'économie initialement s'est avéré être, pour un temps, une marque de fabrique esthétique. Nous avons publié nos premiers titres grâce à des savoir-faire éditoriaux bien entendu, mais aussi techniques, en fabrication et en couture. Nous allions démarcher nous-même les libraires de la région et de quelques autres villes sur le territoire. Nous avons été sollicités lors de manifestations, et pour des interventions sous forme d’ateliers, cela nous a permis d'aborder notre pratique dans une perspective de transmission et de coopérations. Il y avait quelque chose de  grisant à tordre le cou aux présages ambiants, et à ruser sur les lois de la gravité. Mais il y avait aussi une certaine forme de hâte et d'empressement, à vouloir observer comment allaient se matérialiser les traces de toute cette activité. Et l'urgence de constituer un fonds répondant à certaines exigences littéraires en peu de temps.

Trois ans après, nous sommes deux, Julia Cultien et moi, à reprendre les éditions. Forts de l'expérience des années précédentes – y compris celles qui précédaient la création de L'atelier –, nous avons commencé, et nous continuons à réorganiser notre activité éditoriale. Des personnalités indispensables,  mettent leurs talents à disposition de ces réformes pour la diffusion, la réflexion graphique, et la promotion des livres. C'est ce qui n'a pas changé. Pour le reste, beaucoup de nouveautés signent la nouvelle livrée du Tilde.

 

Ce que dit l'avenir

 

Outre l'immense plaisir d'avoir pu retrouver les amis auteurs ou éditeurs qui avaient traversé l'océan pour l'occasion, le salon du livre de Paris 2014 – dont l'Argentine était l'invitée d'honneur – a permis, au-delà des rapports convenus, de mesurer la vivacité d'une littérature latino-américaine, dont le renouveau continue de se déployer, et s'incarne dans les itinéraires littéraires d'une génération de jeunes auteurs qui ont soldé les comptes avec leurs figures tutélaires (Cortázar, Borges, Vargas Llosa, García Márquez, Onetti, etc.) tout en effectuant une synthèse qui leur permet d'être dans l'affirmation positive d'une singularité qui ne se donne pas nécessairement sur le mode de la rupture. Face à la concentration éditoriale de grands groupes tenus de se mouvoir selon des critères de publications qui ont de moins en moins à voir avec la recherche d'une exigence littéraire ou intellectuelle – ou s'ils se l'autorisent, c'est au prix d'une concession aux livres-marchandises programmés pour le succès éphémère et l'oubli durable, enfin rien qu'on ne sache déjà et dont les penseurs de l'édition contemporaine (à commencer par André Schiffrin) n'aient parlé –, notre différence n'est pas seulement une fatalité conditionnée par nos moyens : elle est aussi notre chance, et la condition d'un capital symbolique inestimable. Face aux grandes maisons généralistes, qui ne dédaignent pas la littérature étrangère ou hispanique, mais dont les voix  sont parfois noyées dans le flot de centaines d'auteurs, ou bien remerciées sans égards après de nombreuses années de collaboration, notre différence n'est pas seulement le signe d'une ambition prudente : elle est aussi l'opportunité de parvenir à faire émerger à travers des liens sains, humains et durables, des sensibilités littéraires singulières, dans une relation où tous, écrivain, traducteur, éditeur, mettent en commun leurs compétences pour la littérature. À condition que l'éditeur devienne un éditeur. Et c'est ce que nous faisons chaque jour un peu plus.

Jusqu'à présent nos livres existaient par le bouche-à-oreille, les commandes que nous recevions, et quelques librairies avec lesquelles nous avions dès le début commencé à travailler. Nous sommes désormais à l'étape d'après : convaincus que la question de la diffusion et de la distribution est centrale dans les chances de visibilité que nous offrons à nos auteurs, nous avons focalisé notre attention sur ces enjeux. C'est ainsi que depuis la rentrée 2014, notre activité éditoriale est adossée à trois éléments principaux :

Tout d'abord, l’adoption d'un rythme de publication raisonnable de six ou sept titres par saison, guère plus. Cette "écologie" de la publication, qui privilégie la qualité sur la quantité, doit permettre un gain de temps qui est employé désormais sur des actions de communication, de promotion et de diffusion, en sorte que chaque titre publié puisse être accompagné dans sa quête de lectorat. Bien entendu, la notion de "nouveauté" est pour nous relative : là où un titre, pour une grande maison, aura une durée de vie moyenne de trois mois avant d'être retourné par le libraire, notre rythme de publication réduit nous permet de travailler davantage nos parutions sur des temporalités plus étendues en diffusion.

 Deuxième point, l'augmentation de notre présence sur les salons et manifestations liés au livre tout au long de l'année. Membres du collectif d'éditeurs formé par L'Autre Livre, nous participons aussi aux différents salons d'éditeurs, de littératures, et de poésie qui se donnent sur tout le territoire. Outre l'opportunité de nourrir les échanges avec d'autres éditeurs bien souvent faisant face aux mêmes questionnements que nous autres, c'est l'occasion pour nous d'être véritablement au contact des publics et d'animer, dans cette perspective de transmission inchangée, des ateliers autour de nos publications – notamment de reliure –. Les dates des salons où seront placés nos livres seront communiquées sur le blog des éditions.

Enfin, une distribution nationale par PRISME. Nous avons commencé une collaboration avec la structure de diffusion-distribution Serendip-livres, qui devrait non seulement fluidifier notre gestion de l'acheminement des ouvrages, mais également augmenter le nombre de librairies partenaires avec lesquelles nous travaillons.

 

L'esprit tilde

 

La nouvelle ligne éditoriale a été inaugurée avec trois textes d'écrivains chilien, argentin, et mexicain, parmi les plus brillants de leur génération. Il s'agit en premier lieu de Jaime Casas, qui nous relate la vie d'un jeune garçon d'une contrée australe au Chili, qui a le don avec ses mains de travailler le visage des défunts comme il le ferait d'un moulage en glaise. De l'écrivain Ezequiel Martínez Estrada, nous connaissons la contribution à la pensée de la culture argentine par ses essais. Nous vous proposons-là trois récits qui viennent s'ancrer dans les manifestations quotidiennes de la vie rurale de l'Argentine des années 50 : Trois intrigues qui sentent la fraîcheur de l'étendue pampéenne et la rugosité des esprits traditionalistes. Enfin Mario Bellatin, déjà maintes fois traduit en français, nous emmène à Berlin à travers l'itinéraire peuplé de visions ornithologiques de Bohumil Hrabal, écrivain tchèque auquel Bellatin rend un hommage déguisé. Nous travaillons encore à la promotion de ces titres qui se trouvent sur l'onglet Catalogue.

Nos efforts des derniers mois se portent sur l'affinement d'une ligne éditoriale toujours plus consciencieuse, centrée sur l'émergence d'auteurs contemporains en littératures. Notre intérêt pour les expressions littéraires hispaniques nous conduit à englober les voix de régions hispanophones périphériques et sous-représentées : nous venons d'inaugurer une collection "créole" avec Malabo Littoral, roman étonnant qui nous plonge en pleine Guinée-Équatoriale dans les années 70.

Plus que jamais, nous avons besoin du soutien des lecteurs. Qu'ils lisent nos livres bien entendu – tant qu'à faire –, mais qu'ils interagissent avec nous, sur les réseaux, sur le blog, sur les salons ou dans la rue, et nous montrent qu'ils les ont aimés (si ce n'est pas le cas ils ont aussi le droit de le faire). Au-delà des oppositions simplistes entre les supports, nous croyons fermement à leur complémentarité. C'est pourquoi nous proposons cette gamme : les textes à tirage étendu feront l'objet d'un façonnage traditionnel chez l'imprimeur, mais présenteront des visuels attractifs et élégants.  Les titres récents présentent une nouvelle ligne graphique. Audrey Izern, jeune graphiste impliquée aux éditions après avoir effectué un tour du monde de trois années à la voile, élabore des visuels de couverture nourris par ces voyages. Les textes à tirage plus restreint, comme la poésie, vont être l'objet d'une édition soignée, dont le façonnage et la reliure sont effectués à la main, en atelier, et mêlent au papier d'autres matériaux comme le tissu. Ces éditions "de luxe" ne seront pas tellement plus onéreuses que les livres traditionnels. Enfin, après le livre industriel et le livre artisanal, le livre numérique complète la gamme : bientôt, des textes pour liseuse et tablette seront proposés en téléchargement sur notre site dans un premier temps, avant d'envisager une distribution sur les structures d'agrégateurs numériques.

La nouvelle ligne graphique des éditions arbore des couleurs acidulées, chatoyantes, des lignes de fuites, structurantes, et des arrondis. On y trouve du bleu océan, du vert anis ou de l'ocre. Couleurs très années 60, assumées, et qui nous renvoient par un clin d'œil décalé à une décennie qui est restée dans l'imaginaire comme celle du glamour, de l'exotisme classieux et de la liberté. Des mots légers, avec lesquels nous aimons jouer.

Terminons cette présentation sur les vacances – à peu de choses près, ça aurait pu en être  : prolongeant cet effort de diffusion et dans un esprit d'ouverture à de nouvelles collaborations, nous avons effectué une tournée nationale des librairies à l'été 2014. Et parce que le décalage ne nous va pas si mal, c'est dans une 104 Peugeot plus âgée que lui que l'éditeur  avait pris la route. Nous devons à Marjorie Caup, jeune réalisatrice de courts-métrages d'animation, ainsi qu'à Marie Moulin pour le son, la création d'un spot "tournée des librairies de L'atelier du tilde" à nos couleurs, spécialement créé pour l'occasion. À visualiser sur notre page d'accueil : c'est une invitation à s'embarquer.




Bonne lecture,

 

 

 

Alexis Dedieu

 

 

[...] le salon du livre de Paris 2014 – dont l'Argentine était l'invitée d'honneur – a permis, au-delà des rapports convenus, de mesurer la vivacité d'une littérature latino-américaine, dont le renouveau continue de se déployer.

[...] faire émerger à travers des liens sains, humains et durables, des sensibilités littéraires singulières, dans une relation où tous, écrivain, traducteur, éditeur, mettent en commun leurs compétences pour la littérature.

Nos efforts des derniers mois se portent sur l'affinement d'une ligne éditoriale toujours plus consciencieuse, centrée sur l'émergence des auteurs contemporains en littératures. Notre intérêt pour les expressions littéraires hispaniques nous conduit à englober les voix de régions hispanophones périphériques et sous-représentées.

Tous droits réservés L'atelier du tilde / Alexis Dedieu

Dernière mise à jour : printemps 2015